Les lieux
Lorsque Maurice Parisot arrive en 1941 à Bouzon-Gellenave pour exploiter le domaine agricole de Saint-Gô, il est déterminé à reprendre le combat contre l’occupant. C’est à partir de cette commune que pendant trois années il va patiemment construire dans la clandestinité un bataillon d’infanterie de 500 hommes bien armés et disposant d’une solide logistique.
Il bénéficiera de l’appui de militaires démobilisés du 2° Dragons d’Auch, de personnalités locales comme Abel Sempé et Jean Ducos maire de la commune, ou l’abbé Talès, curé de Panjas ; à partir d’avril 1944, l’appui du réseau britannique Wheelwright lui permettra de compléter son armement.
Le 6 juin 1944 au soir, il quitte Bouzon-Gellenave pour passer à l’action.
Découvrez le parcours historique du Bataillon de l’Armagnac
De Bouzon-Gellenave à Avéron-Bergelle et Panjas, partez sur les traces des maquisards du Gers. Trois communes, des pupitres informatifs, un itinéraire ponctué de lieux de mémoire.

La commune de Bouzon-Gellenave
Entre Aignan et Nogaro, la commune de Bouzon-Gellenave, s’étire sur une ligne de crête qui sépare le Midour de la Riberette ou petit Midour. La présence humaine y est très ancienne et en particulier on y trouve une motte castrale, érigée au temps de l’occupation wisigothique au V° siècle. L’appellation de Saint-Gô naît par altération d’un ancien patronyme : un chef wisigoth prénommé Sanche serait à l’origine d’un sanctuaire proche de la motte castrale qui a évolué au cours des siècles ; le dernier édifice a été bâti en 1870, la nouvelle église étant dédiée à un saint local, Saint Fris.
La commune a été formée par la réunion de quatre paroisses, Bouzon, Gellenave, Saint-Gô et le Mimort. L’église Saint Martin de Bouzon est mentionnée en 1062. La chapelle romane de Bouzonnet (XII° siècle), construite sur un sanctuaire primitif, a été un lieu de pèlerinages consacrés à la bénédiction des semences.
Comme dans toutes les communes rurales, la population a commencé à diminuer dans la deuxième moitié du XIX° pour se stabiliser autour de 200 habitants. L’agriculture constitue sa principale ressource, basée sur l’élevage et la production de maïs, cependant que la viticulture connaît un nouvel essor avec l’appellation « Côtes de Saint-Mont ».
Bouzon-Gellenave a vu naître Olivier Bascou (1865-1940), avocat, préfet, député républicain qui s’opposa aux Cassagnac, Bonapartistes, originaires de la commune voisine d’Avéron-Bergelle. Il épouse Marie Goudchaux, d’une famille juive prospère, ce qui peut expliquer l’implication d’organisations juives à Bouzon-Gellenave. C’est de 1935 à 1938 l’installation d’un Kibboutz sur une métairie du château de Saint-Gô, puis en 1941 l’acquisition de ce domaine par des banquiers juifs ; Olivier Bascou agrandit la maison de maître, située au lieu-dit Péjot, qui prendra désormais le nom de château de Bascou.
Jean Laborde, également natif de la commune, rejoint la Résistance a dix-huit ans. Grièvement blessé avec le Bataillon de l’Armagnac dans le combat d’Aire-sur-l’Adour, il entreprend ses études de médecine après la Libération pour s’installer à Auch où il sera maintes fois élu maire, président du Conseil général et député du Gers.
A sa mort, suivant sa volonté, ses cendres seront dispersées dans le jardin du souvenir de Bouzon-Gellenave, à proximité de la tombe des Parisot.


Le domaine de Saint-Gô entre 1929 – 1944
Le domaine de Saint-Gô s’étend sur 165 hectares autour du château d’Esparsac, dit de Saint-Gô, qui a été reconstruit au XIX° ; il comprend plusieurs métairies, dont celle de Lartigole située au carrefour de la D 111 et de la D 48. Le domaine appartenait initialement à la famille Daurensan ; par mariage et vente successifs, il revient à Jeanne, Alice Jagorel-Molinier, née à Saïgon, qui en a la possession de 1929 à 1940 ; il est acquis en 1941 par une Société financière de banquiers juifs en utilisant Maurice Parisot comme prête-nom pour éviter sa saisie par le régime de Vichy.
Un Kibboutz en Armagnac
En 1937, le recensement de la population de Bouzon-Gellenave mentionne l’identité de 30 personnes au lieu-dit Lartigole, en majorité des hommes, ouvriers agricoles de nationalité polonaise, roumaine ou allemande. Cette présence est liée aux mesures prises par les institutions juives pour préparer de jeunes coreligionnaires à créer un Foyer national juif en Palestine, précurseur du futur état d’Israël.
En effet, suite à la déclaration de Lord Balfour, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni en 1917, la Société des nations a donné mandat aux Britanniques pour administrer la Palestine détachée de l’Empire Ottoman et y organiser un Foyer national juif. Ils sont chargés de donner des visas aux futurs colons. Le Héhalouts (Les pionniers) est une institution créée par des Juifs sionistes pour les préparer à cette installation.
L’accession d’Hitler au pouvoir en 1933 provoque une forte émigration de Juifs allemands dans toute l’Europe centrale et orientale.
Pour faire face à cette situation, le Héhalouts se constitue en France en association « Loi de 1901 » et se charge de trouver des domaines agricoles délaissés pour les reprendre en fermage. Il y implante des exploitations collectives de type socialiste, appelées kibboutz ; des stages de formation de six mois à un an y sont organisés pour les jeunes migrants qui s’initient aux travaux agricoles ; six centres vont être créés entre 1933 et 1936, mais beaucoup devront rapidement fermer en raison de difficultés économiques ou de l’hostilité des populations locales.
Des jeunes filles travaillant en short et des chants incompréhensibles pouvaient semer le trouble dans la population paysanne ; une certaine presse dénonçait ces « colonies allemandes », cette « 5°colonne » qui menaçait la sécurité intérieure.
C’est ainsi que « L’écho de Paris » écrivait le 2 décembre 1934 : « Nous avons signalé l’existence d’une colonie d’Allemands installée près de Toulouse qui vient enfin d’être dispersée (le kibboutz Chuljah à Plaisance-du-Touch) … Ils passent leur temps à explorer le pays, à faire des photos et des dessins ; pendant quelques heures ils font des exercices soi-disant de culture physique commandés par l’un des leurs ».
Mais la présence d’un kibboutz a été mieux acceptée en Armagnac que sur d’autres terres et c’est en 1935 que le sixième a été installé en France, dans la métairie de Lartigole ; la disponibilité du domaine a sans doute été signalée par Olivier Bascou qui avait épousé Marie Goudchaux, d’une grande famille juive. C’est ainsi que 42 jeunes Juifs des deux sexes vont exploiter la métairie de 1935 à 1938.
A Lartigole, les conditions de vie étaient spartiates, mais supportables par des jeunes dans la force de l’âge. Une véritable joie de vivre transparaît sur toutes les photos de l’époque.
La journée débutait par une séance de gymnastique de 6 heures à 6 heures 30 ; Suivaient des cours d’hébreu jusqu’à 7 heures 30 ; le travail des champs commençait à 8 heures jusqu’à midi et reprenait de 13 heures à 17 heures. De 17 heures à 19 heures on travaillait à nouveau l’hébreu puisque l’objectif ultime était l’Aliyah, la montée vers le futur état d’Israël.
La présence de quelques jeunes filles entraîna naturellement des idylles et six mariages civils furent célébrés dans la mairie de Bouzon-Gellenave en 1936 et 1937.
Le domaine de Saint-Gô dans la Résistance
Juin 1941 – 3 août 1944

En juin 1941, Maurice Parisot s’installe au domaine de Saint-Gô, avec son épouse Jeanne et sa fille Anne-Françoise âgée de six ans. C’est un haut fonctionnaire chargé des questions agricoles auprès du Gouverneur de l’Algérie ; il vient d’être révoqué par Vichy en raison de ses prises de position en faveur de la poursuite de la lutte contre l’Allemagne à partir de l’Afrique du Nord.
Propriétaire en titre du domaine, il en gère l’exploitation ainsi que celle de six autres domaines dans le Gers et une propriété familiale située à Vergt en Dordogne. Il va mettre à profit cette situation pour circuler librement dans le Sud-ouest.
Dès son arrivée, et fort de son expérience d’officier de la Première guerre mondiale, il est capitaine d’infanterie de réserve, il conçoit le projet de mettre sur pied un bataillon d’infanterie pour lutter contre l’Occupant. Il en définit rapidement le contour : quatre compagnies bien équipées et armées, un organe de commandement et des éléments logistiques, en particulier de transport ; cette unité devra comprendre environ 500 hommes quand elle sera opérationnelle.
En conformité avec les vues du général de Gaulle, il estime que ce bataillon devra passer à l’attaque au lendemain du débarquement des Alliés en France. C’est donc patiemment, et dans une totale clandestinité, qu’il va concrétiser son objectif ; c’est pour cela qu’il nomme son unité « Bataillon de guérilla » car il a compris que c’est en s’appuyant sur le concours actif de la population locale qu’il pourra atteindre son but.
Son premier objectif est de recruter des hommes ; ce n’est pas facile dans le Gers où la population paysanne est sensible à la rhétorique du Maréchal Pétain ; c’est pourquoi il se tourne d’abord vers des réfugiés qui ont quitté l’Alsace et la Moselle, refusant d’être assimilés par l’Allemagne. Il est aidé par le service des réfugiés de la préfecture d’Auch où s’ébauche la Résistance ; on lui fournit des faux-papiers pour les volontaires qu’il commence à recruter ; il désigne quatre commandants de compagnie ; ce sont eux qui ont la mission de recruter localement des hommes autour de Nogaro, Vic-Fezensac, Eauze et Condom pour constituer leur propre unité.
En 1942, Maurice Parisot entre en contact avec les responsables de la Résistance qui s’organise dans le Gers ; il s’affilie à l’Armée Secrète, qui est le bras armé des Mouvements Unis de Résistance ; il en deviendra le responsable territorial en 1943 pour la zone qu’il couvre et sera toujours fidèle à cette organisation qui connaîtra de nombreux changements d’appellation jusqu’en 1944.
La dissolution de l’Armée d’armistice en novembre 1942 lui permet de recruter des militaires démobilisés venus du 2° Régiment de dragons d’Auch, et en particulier le maréchal des logis Maurice Moreau ; celui-ci sera le principal instructeur militaire du bataillon, se déplaçant auprès des compagnies qui regroupent brièvement les volontaires qui continuent à travailler dans des fermes pour faire leur instruction militaire.
En juillet 1943, Maurice Parisot est contacté par Abel Sempé qui avait emmené des réfugiés pour les mettre en sécurité au domaine de Vergt ; Abel Sempé, Résistant de la première heure, installé à Aignan à proximité de Saint-Gô, avait surveillé les activités de Maurice Parisot mais n’avait rien soupçonné de son projet. Le gérant du domaine de Vergt lui ayant révélé l’activité de Parisot, Abel Sempé vient se mettre à son service avec Jean Ducos, maire de Bouzon-Gellenave.
Abel Sempé, qui est à la tête d‘un important commerce d’armagnac mais qui est également un militant politique de la SFIO très influant localement, sera une aide capitale pour recruter de nouveaux volontaires et faire financer le bataillon par les commerçants gersois restés actifs sous l’occupation.


En 1944, Maurice Parisot va être mis en contact avec le Special Operations Executive (SOE). Ce dernier est une organisation mise en place à l’initiative de Winston Churchill pour susciter et aider toutes les formes de résistance à l’occupation allemande en Europe ; le réseau français est dirigé depuis Londres par un officier de réserve britannique Maurice Buckmaster ; le Sud-ouest est couvert par le réseau Wheelwright de George Starr, alias colonel Hilaire.
Celui-ci est arrivé à Castelnau-sur-l’Auvignon en novembre 1942 et a commencé à procurer des armes et des fonds à l’Armée Secrète en Gironde, Lot-et-Garonne, dans les Landes, les Hautes-Pyrénées et le Gers. C’est en avril 1944 que George Starr rencontre Maurice Parisot à Condom ; impressionné par l’organisation rigoureuse du Bataillon de l’Armagnac, George Starr va le doter généreusement.
La confiance de George Starr est telle que lorsqu’une attaque allemande le déloge de Castelnau-sur-l’Auvignon où s’était constitué autour de lui un véritable maquis qui est démantelé, il se réfugiera au PC de Maurice Parisot afin de poursuivre en sécurité ses missions d’approvisionnement et d’évasion vers l’Espagne des personnes pourchassées par Vichy.
A ce moment, le projet initial de Maurice Parisot est parfaitement réalisé ; encore dispersé, mais entièrement constitué de volontaires instruits, doté d’armes et de munitions, il dispose de véhicules aptes à déplacer ce bataillon de 500 fantassins en une seule rotation ; toute sa logistique est parfaitement assurée. Le 6 juin 1944 au soir, à la veille du débarquement de Normandie, il quitte Bouzon-Gellenave pour gagner Panjas et rassembler son bataillon le 7 au matin sur la place du village pour passer à l’action.
Sa famille reste à Saint-Gô, Jeanne devant se charger de l’administration du domaine en l’absence de son mari ; quelques éléments du Bataillon y résident occasionnellement pour prendre un peu de repos, mais on quitte le château tous les soirs, de peur d’une intervention allemande à la nuit.
Mais c’est dans la matinée du 3 août 1944 que les Allemands investissent le château et molestent le personnel ; par chance, Jeanne et sa fille Françoise sont absentes ; dépités de n’avoir rien trouvé d’essentiel, ils mettent le feu au château et ne quittent les lieux qu’après s’être assurés que tout est consumé, sauf des pans de mur qui devront être abattus.
Ce sera la fin de l’histoire du château d’Esparsac, dit de Saint-Gô…

En savoir plus
Ouvrages de référence
« Le Gers en Résistance » – Jacques Fitan et Pierre Léoutrerence
« Le Bataillon de l’Armagnac » – Général Jacques Lasserre